Lors de la dernière Assemblée Générale de novembre 2025, un vote a scellé le destin de la parcelle en triangle située face à la gare et bordée par les allées de la Guiche, Bourrette et Calmande : elle restera un sanctuaire vert, protégé par une convention avec la Mairie. Mais pour comprendre l’importance de ce geste, il faut remonter le temps.

Un legs des frères Piketty 

Nous sommes en novembre 1926. Le « quartier » de Villers est en pleine construction. Les frères Piketty, bâtisseurs et propriétaires des terrains, décident de faire un geste fort pour la commune : ils lui offrent trois terrains stratégiques : le secteur de l’actuel terrain de rugby, la parcelle de l’actuel parc canin qui jouxte la gare et ce fameux triangle. 

À l’époque, le don des frères Piketty n’est pas qu’un simple acte de générosité ; c’est un projet d’urbanisme : ils veulent du beau, de l’utile et, surtout, du public. Leurs conditions sont strictes : les terres cédées doivent impérativement servir l’intérêt général — qu’il s’agisse de jardins, de terrains de jeux ou d’écoles — et être entretenues « en parfait état ».

Le Conseil Municipal de 1926, conscient de la valeur de ce cadeau, l’accepte sans réserve. Il comprend immédiatement l’enjeu du terrain situé face à la gare : il doit devenir le véritable « point d’entrée » du Hameau de Villers… et de la commune de Saint-Fargeau. En effet, il faut imaginer l’ambiance de l’entre-deux-guerres : la majorité des nouveaux propriétaires ne vivent pas ici à l’année. Ce sont des « résidents du dimanche », des citadins qui fuient le tumulte de la capitale pour retrouver le calme des bords de Seine. Ils arrivent par le train, valises à la main. Dès leur descente sur le quai, l’aménagement du square devait offrir une transition douce et élégante vers leur villégiature.

Ce triangle de verdure n’était donc pas un simple espace vert, mais une vitrine. En y installant des vasques de mosaïque et des jets d’eau, la commune et les Piketty offraient un accueil prestigieux. C’était la promesse, dès le premier regard, d’un art de vivre au vert, soigné et moderne, où chaque allée sablée menait à la tranquillité d’une résidence secondaire.

Sur les traces du commissaire Maigret

Le saviez-vous ? Ce square a eu les honneurs de la littérature ! Dans son roman Monsieur Gallet, décédé (1930), Georges Simenon y promène son célèbre commissaire Maigret. Sous sa plume, on découvre un square soigneusement aménagé, orné de « vasques de mosaïque et de jets d’eau ». D’un côté, l’Hôtel de Villers (actuelle maison de retraite) accueille les touristes ; de l’autre, une simple baraque en planches sert de bureau de vente. Un plan y est affiché, où les allées encore désertes portent déjà les noms que nous connaissons tous aujourd’hui. 

Entre malentendus historiques et vigilance citoyenne

L’histoire de ce legs fut parfois mouvementée. Paradoxalement, après avoir accepté ce don « très intéressant », la mairie se retrouva, après la guerre, au cœur d’un conflit avec le Syndicat du Hameau. Ce dernier, revendiquant l’appartenance des terrains au périmètre du Hameau, exigeait alors que la commune participe financièrement aux charges syndicales, comme n’importe quel propriétaire privé.

Plus récemment, c’est l’absence de ce statut particulier dans le Plan Local d’Urbanisme (PLU) de 2024 qui a réveillé la vigilance d’habitants attachés à l’identité du Hameau. En épluchant attentivement les comptes rendus des conseils municipaux de l’époque, les clauses protectrices de 1926 ont été exhumées. Elles sont sans ambiguïté : les terrains légués à la commune « ne peuvent être vendus à des particuliers » et leur destination doit rester exclusivement vouée à « l’intérêt général ». Une redécouverte essentielle qui, nous l’espérons, sanctuarise définitivement ces espaces et écarte tout projet de lotissement, notamment sur l’actuel terrain de rugby.

Une promesse tenue, cent ans plus tard

Aujourd’hui, la boucle est bouclée. En validant une convention d’occupation gratuite pour trois ans (renouvelable), la municipalité et les riverains réaffirment leur volonté commune : préserver cet espace de verdure.

Le square de la gare ne retrouvera peut-être pas ses jets d’eau en mosaïque du siècle dernier, mais il conserve l’essentiel : sa nature et sa vocation de bien commun, fidèle au vœu formulé par les frères Piketty il y a cent ans.